Les âges et le temps de travail : repenser le travail au regard de la vie entière.

Gestion des temps et âge

L’iconoclaste proposition du candidat à la présidentielle Emmanuel Macron de faire varier le temps légal de travail en fonction de l’âge des salariés a le mérite, indépendamment de son applicabilité, de mettre l’accent sur le continuum que nous devrions établir entre le temps de travail à court terme (hebdomadaire, mensuel ou annuel) et celui, à long terme, de la durée totale d’une carrière professionnelle ou des annuités de cotisation ouvrant droit à la retraite.

On se rappellerait ainsi que, là où le travail (dans sa définition restreinte d’activité rémunérée) représentait en moyenne 70 à 80% de la vie totale éveillée de nos ancêtres voici un siècle, il n’en représente guère plus de 10 à 20% aujourd’hui (du moins dans nos pays développés)…

Certes, ces moyennes appellent de nombreuses nuances et précautions méthodologiques, notamment recensées par Gilles Pronovost en 2013 [1] : biais déclaratifs, prise en compte ou non des temps induits par le travail (déplacement, contraintes empiétant sur la vie personnelle), définition même de la notion de « travail » (quid du travail étudiant, de celui de parent, des tâches domestiques ou des activités bénévoles des retraités ?), mesure de l’espérance de vie (à la naissance, à 20 ans, à 40 ans), etc.

Quoiqu’il en soit, la tendance lourde, indiscutable, est celle d’une métamorphose dont nos sociétés avancées n’ont encore pas pris acte : si le travail occupait hier une place centrale dans la vie adulte, il y est désormais presque devenu anecdotique, du moins quantitativement… C’est l’une des raisons qui amena Jeremy Rifkin à prophétiser, en 1995, la « fin du travail » [2]. C’est également pourquoi Joffre Dumazedier eut l’intuition, dès les années 1960, d’une prochaine civilisation du loisir, absolument inconcevable auparavant [3]. Car le loisir, l’otium des latins, était jusqu’alors le privilège des rentiers et des maîtres.

Remarquons au passage que, là où notre modernité tardive répugne à considérer le travail comme une quantité limitée qui pourrait être plus ou moins équitablement répartie entre l’ensemble des adultes actifs (ce que postulaient les Lois Aubry de 1998-99), ni l’Ancien Régime ni la France coloniale industrielle, ne virent le moindre inconvénient à répartir tout le travail vers les serfs, les esclaves ou les prolétaires et tout le loisir vers les seigneurs, les colons ou les détenteurs du capital [4].

Face à cette tendance lourde que constitue la diminution de la place du travail dans la durée totale de vie, trois conséquences majeures concernent les politiques du travail et des ressources humaines (du moins, encore une fois, en nos pays développés) :

1) Conséquences pour la retraite : l’idée même de retraite suppose trois temps successifs de vie, le premier pour apprendre, le deuxième pour œuvrer et le troisième pour se reposer. Cette tripartition coïncide avec les trois temps supposés de la vie sur lesquels nos Institutions, issues de la modernité industrielle, se sont calées (école et université ; entreprise et monde du travail ; retraite et seniorité). Or, il s’agit désormais d’apprendre tout au long de la vie, d’alterner temps d’emploi et autres activités, et de répartir plus justement non seulement le travail, mais aussi la retraite, le chômage ou la formation tout au long de la vie. Rappelons à ce propos que l’Organisation Internationale du Travail vient de calculer que seulement 52% des habitants de la planète ayant atteint l’âge de la retraite perçoivent une pension, que celle-ci est souvent insuffisante, et que la plupart de nos contemporains de par le Monde n’atteindront jamais cet âge… [5]

2) Conséquences en termes de revenus : il convient alors de mieux répartir les revenus, certes entre les genres (chacun sait que des progrès sont encore à faire), mais aussi entre les générations (c’est l’une des injustices qui pourrait conduire à la prochaine « guerre des générations » pour laquelle Pierre-Henri Tavoillot et Serge Guérin imaginent de nombreux antidotes concrets [6]) et, bien sûr, entre les classes sociales au sein de chaque société de même qu’entre sociétés « développées » ou « en développement » (puisque l’espérance de vie – et donc la part de la vie vouée au travail – varie considérablement entre les peuples et les catégories socio-professionnelles). Le « revenu universel » ou « revenu d’existence » serait l’un des moyens d’atténuer ces injustices, qui sont les ferments de toutes les guerres, de tous les terrorismes et de toutes les violences actuelles :

3) Conséquences en termes de rapport qualitatif au travail : Jean-Claude Milner [7] m’a ici inspiré non seulement l’idée que l’invention moderne du salariat (également analysée, à la même époque, par Robert Castel [8]) revenait à consentir à un jeu de dupe entre « rémunération en argent » et « rémunération en temps », mais aussi que le travail posé comme unique source de participation possible à la société de consommation via le salaire constituait un autre jeu de dupe (ce que Thomas Piketty allait théoriser 20 ans après, en montrant que l’argent gagné par le travail n’équivaudrait jamais à celui issu de l’héritage [9]). On peut en effet aussi souhaiter que la « mesure » du travail permette enfin de sortir du cercle vicieux selon lequel il faudrait travailler pour produire des biens superflus que l’on ne pourrait acquérir qu’en travaillant trop, alors même que la croissance détruit l’emploi par la robotisation, que les richesses humaines sont de plus en plus inégalement réparties de par le monde et que celles de la planète sont en voie d’extinction du fait de cette hyperbole mortifère ?

Alors, comment mesurer aujourd’hui les divers temps induits par le nouveau rapport au travail, à commencer par celui du télétravail, mystérieusement absent de la récente « Loi travail » dite El-Khomry ? Comment mesurer celui qui, pourtant déterminé par le travail (déplacement, garde des enfants), n’en fait pas directement partie ? Celui de la « charge mentale » due à un travail devenu source majeure de stress empiétant sur la vie privée – à l’instar des « devoirs scolaires » imposés à nos enfants et adolescents ? Comment ensuite équilibrer, tout au long de la vie, les trois temps du « travail », du « loisir » et de la « formation », face aux technologies qui les font s’interpénétrer mutuellement ? (Il faudrait ici explorer les champs sémantiques et expérientiels de ces trois termes : dans certain cas, le travail est labeur, voire « torture » comme le veut son étymologie latine, dans d’autres il est aussi loisir, et souvent formation. De même, certains loisirs sont aussi exigeants qu’un travail…).

Comment, d’autre part, répartir et partager le temps « trop-plein » de certains, absorbés par leur emploi et leur carrière, avec celui, « trop-vide » des chômeurs, retraités, malades, handicapés ? Comment enfin aller vers ce « travail décent et utile au sein d’institutions et entreprises justes, produisant des biens et services utiles en quantité suffisante » que promeut la Chaire UNESCO Lifelong Guidance and Counselling à laquelle appartient l’UCO-Angers, dont Bodet Software est partenaire par l’intermédiaire de sa Chaire RH [10] ?

Billet écrit par Christian HESLON, PhD
Maître de conférences en psychologie des âges de la vie (UCO-Angers)
Membre du Gérontopole des Pays de la Loire (Nantes), du Centre de Recherche sur le Travail et le Développement (CRTD, EA 4132, CNAM-Inetop Paris), du Groupement de recherche « Longévité et vieillissements » de la Caisse Nationale d’Assurance-Vieillesse (CNAV, Paris) et de la Chaire UNESCO Lifelong Guidance and Counselling (Université de Wroclaw, Pologne)
christian.heslon@uco.fr

Bibilographie

[1] Gilles Pronovost, « La mesure du temps de travail », SociologieS [En ligne], Dossier « Temps professionnels, temps prescrits, temporalités sociales » mis en ligne le 19 novembre 2013, consulté le 06 janvier 2017. < http://sociologies.revues.org/4435 >

[2] Jeremy Rifkin (1995). The End of Work. The Decline of the Global Labour Force and the Dawn of the Post-Market Era. New-York : Putman Publishing.

[3] Joffre Dumazedier (1962). Vers une civilisation du loisir ? Paris : Seuil.

[4] Marc Richevaux (2001). « Les “lois Aubry” relatives aux 35 heures, ou l’irrésistible ascension de la flexibilité », Innovations, 1/2001 (no 13), p. 159-172.

[5] < http://www.ilo.org/global/about-the-ilo/newsroom/news/WCMS_310251/lang–fr/index.htm >

[6] Serge Guérin, Pierre-Henri Tavoillot (2017). La guerre des générations aura-t-elle lieu ? Paris : Calmann-Lévy.

[7] Jean-Claude Milner (1997). Le salaire de l’idéal. La théorie des classes et de la culture au XXème siècle. Paris : Seuil.

[8] Robert Castel (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat. Paris : Fayard.

[9] Thomas Piketty (2013). Le capital au XXIème siècle. Paris : Seuil.

[10] < http://www.unesco.org/fr/university-twinning-and-networking/access-by-region/europe-and-north-america/poland/unesco-chair-on-lifelong-guidance-and-counseling-1009/ >

 

Partagez cet article sur :Tweet about this on TwitterShare on Facebook0Share on Google+0Share on LinkedIn11
 

Auteur : Laure.P

Laisser un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

? Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.